Putain mais quelle pute !

Il était allongé sur elle. Impossible de bander. Dans sa tête des idées. Des idées qui fusaient selon son mal être, cette gêne qu’il souhaitait inavoué. Toute la fantasmagorique de cet aman auquel il voulait s’identifier, toute la trame de l’histoire des films qui lui passait en tête. Tout cela ne lui était expliqué, ni raconté. Seul l’image belle et viril de la toute-puissance masculine, la puissance érectile, qui sur le corps de cette femme désirable se renfrognait, se cachait dans les plis de la peau de ses testicules.

– J’ai envie de te baiser de faire de toi une chienne, ma chienne.

La violence qu’il lui porta comme un coup de reins non consentit était proportionnelle à celui de son orgueil étranglé.

– Tourne-toi ! Elle était allongée, dos face à lui sur elle comme un lièvre à la fin de son rut, sans que lui n’y parvienne.

Elle s’exécuta. Ca tête, sa bouche proche de sa queue, il la lui attrapa pour lui enfoncer son escargot mort. Il aurait voulu que sa bite l’étouffe, qu’elle s’enfonce au fond de sa gorge grande ouverte, qu’elle suffoque, que la salive déborde de ses lèvres, la remplir, toute entière de cette verge puissante… Au lieu de cela, un rire, pour lui signifier combien sa virilité machiste était stupide. Emma, jeune prostituée de 26 ans au corps parfaitement stéréotypé selon la société contemporaine, lui ria à la bite. Il avait payé. Elle s’obligea donc à le pomper mais rien ne vint. Touché dans son amour propre, il se retira. Bien qu’existé, il s’arrêta. Il ignorait tout du sexe sans pénétration. A vrai dire il ignorait tout ce qui ne tournait pas autour de sa queue. Ce fut dans cette situation que la frêle petite chose qu’il était en réalité, prit conscience de sa bêtise. Il recula jusqu’à venir s’assoir dans le canapé à l’angle de la chambre.

– Désolé. Je pensais que ça m’aiderait.

Assise sur le lit elle le regarda d’un air désabusé.

– T’as fini ?

Cela ne faisait que cinq minute qu’il était entré. Et pour une raison toute aussi égoïste il décida de rester pour parler. Pour parler de lui et de son mal être.

– Non, répondit-il simplement. Tu sais, habituellement je bande comme un taureau. D’autant plus lorsque je vois un p’tit cul comme le tient. Tu fais bander.

Elle soupira avec dédain. Ne pas lui répondre. Une autre de ses règles. Elle n’était pas psychanalyste. Juste une pute. Une travailleuse du sexe maudite. Combien d’hommes rencontrait-elle qui dépérissaient devant elle. Emma en avait perdu le compte. Elle avait cessé de compter le jour ou l’un d’eux, pour combler son trouble érectile, n’avait trouvé autre solution que celle de la gifler. La gifler à plusieurs reprises jusqu’à ce que ses joues rougissent et qu’il s’en prenne à son cul. Il avait retiré d’un coup sec sa ceinture, le cuir prêt à la fouetter, la lacérer. Elle ne s’était heureusement pas laissé faire jusque-là et était parvenue à sortir de la pièce en le menaçant d’appeler les flics. Un bluff dont il n’était pas dupe. Aussi, il se calma et finit par sortir sans la payer. Que pouvait-elle bien faire d’autre que laisser couler. Appeler les flics ? Pour la protéger pendant la pratique de son activité jugée illégale dans ce pays. Sans compter le sexisme éhonté dont faisaient preuve les flics. Nombre sont celles, putes ou non, qui passant devant un flic pour agression sexuelle, voir viol, se sont retrouvées humiliées. Dans les commissariats, des comportements d’un autre temps, commis par ceux-là même sensés les protéger ou du moins prendre leurs dépôts de plainte sans chercher à les en dissuader du fait d’une probable non réelle prise en charge de l’affaire. Emma en avait marre de jouer les psys pour tous ces connards irrespectueux. Pourquoi, elle, devrait-elle faire preuve de compassion envers ses moues de la bite ? Indirectement, c’était envers tout ce système hypocrite qui la mettait, elle, ses amies et collègues, en danger permanent. Elle songea à Moussa. Ce grand costaud qu’elle avait payé à une époque pas si lointaine lors de ses débuts. Il ne s’agissait nullement de trafic sexuel. Elle seule avait décidé de faire de son corps, aux proportions finement travaillées à la salle de sport, son business. Cela lui permettait d’avoir une vie modeste sans difficulté financière, de pouvoir épargner pour l’époque ou un jour elle vieillirait et ne serait plus aussi bankable que durant sa jeunesse pleine de vigueur et d’ardeur. Car oui elle aimait le sexe. Moussa du temps où il travaillait pour elle, et non l’inverse, la protégeait de tous les dégénérés qui en avait non pas après son cul, mais après sa jeunesse. Cette candeur qu’il souhaitait souiller, agresser, voir violer. Il n’était dès lors plus question de sexe, mais de perversion, de perversion, car sans consentement mutuel. Moussa l’avait sorti de quelques situations délicates. Jusqu’à ce qu’il se fasse interpellé brutalement par les flics un soir qu’il la surveillait. Il fut jugé pour proxénétisme, tandis que les protecteurs de la justice laissèrent Emma sans protection. Depuis, Emma n’a plus réengagé qui que ce soit pour la protéger. La culpabilité qu’une personne prenne le risque d’aller en prison pour sa seule protection. Elle dut, seule, apprendre à faire face à ses peurs légitimes. À faire face à la violence masculiniste et parfois même, encaisser les coups.

– Tu veux que je te suce ? Ainsi il finirait bien par partir. Garder un homme insatisfait c’était prendre un risque potentiel. Aussi bien pouvait-il décider de partir, tout comme il pouvait redoubler d’efforts pour retrouver sa toute-puissance, quitte à lui faire du mal. Un mal aussi bien physique que psychique. Bien sûr tous n’étaient pas aussi immondes. Parfois même lui arrivait-il de prendre son pied. De là à avoir un orgasme, c’était autre chose. Elle simulait la majeure partie du temps et avait su révéler un don particulier pour cela. Emma avait une voix chaude et douce qui s’enveloppait dans la soie. Son souffle, elle savait ou le souffler là où il le fallait. Au creux d’une oreille qu’elle mordillait en faisant mine de tressaillir, ou contre la peau d’un sexe dur en bouche. Ses fesses ondulaient comme le dos des vagues cambrées en pleine tempête. Elle criait d’abord de façon contenue, comme pour s’y refuser, comme pour signifier un « encore, pas tout de suite » jusqu’à faire jaillir d’un brasier incandescent, un cri aigu capable de contenir en elle toute la jouissance sauvage et incontrôlée de ses clients et clientes.

Pour se protéger, elle avait eu l’idée d’un site internet sur lequel à la manière d’un trip advisor privé, pouvoir noter aussi bien les client-e-s que les travailleuses et travailleurs du sexe. L’avantage aurait été de signaler les clients violents et même sans cela juste pouvoir partager des expériences, discuter ouvertement, librement, de sexualité. Emma s’intéressait vraiment au sexe grâce auquel elle souhaitait contribuer à changer le monde à son échelle. Le sexe sans tabou, sans contrainte, en toute liberté et pleine possession de son corps, de son être, de son esprit, de manière quasi tantrique…
Elle s’intéressait également à l’accompagnement sexuel et souhaitait expérimenter la sensation que cela pouvait être que de donner un plaisir orgasmique à des individus incapables d’y parvenir seul. La satisfaction d’apporter quelques minutes de bonheur à des personnes ignorant leur propre sexualité, les aider à la découvrir et la vivre. Cela en rebutait certaines tandis que d’autres s’en sentaient parfaitement capables dès lors qu’on les guidait afin de prendre en compte le handicap de chacun. Une prise en charge personnalisée dans de tels cas était de rigueur.   

– T’es sûr que tu ne veux pas que je te suce ?

– Tu m’excites et je ne peux même pas te baiser.

S’il avait su ce dont elle était capable. Très certainement qu’il se serait laissé aller à elle. Et malgré son trouble érectile, trouble commun à de nombreux hommes refusant d’accepter cet abandon, elle aurait su lui prodiguer des soins d’une qualité professionnelle. Emma savait jouer avec ses doigts sur le corps de ses clients et clientes, comme un pianiste sait jouer du piano.

Il se leva, s’habilla. Son portefeuille dans la poche intérieure de sa veste, il en sortit un billet de cinquante euros qu’il déposa à côté d’elle. Emma, nue, allongée sur le côté, la tête reposant sur sa main le bras plié, le regarda s’en aller. Un autre client n’allait pas tarder. Elle se leva pour prendre énième douche.

Ainsi, Emma seule face au patriarcat, lui tenait tête en se refusant de lui céder. Elle avait un travail qui la satisfaisait davantage que celui d’un banal job, ou soumise encore, elle aurait dû d’une certaine autre manière, ouvrir les cuisses pour un salaire de misère, pour un patron incapable de voir son don caché, celui de faire vivre à des âmes esseulées, leurs propres sexualités.

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